On ne dissout pas un soulèvement. 40 voix pour les Soulèvements de la Terre de Collectif

On ne dissout pas un soulèvement. 40 voix pour les Soulèvements de la Terre de Collectif

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Economie, politique, sociologie et actualités

Critiqué par Eric Eliès, le 29 décembre 2023 (Inscrit le 22 décembre 2011, 50 ans)
La note : 6 étoiles
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Recueil collectif en défense du mouvement "Les Soulèvement de la Terre" : une grande diversité de contributions, majoritairement marquées par l'amalgame des enjeux écologiques avec la contestation anticapitaliste et les mouvements féministes

Ce recueil, qui rassemble une quarantaine de textes composés en réaction à la décision du ministre de l’intérieur de dissoudre les « Soulèvements de la terre » après les violents affrontements de Sainte-Soline (où 30 000 militants ont fait face à un important dispositif de gendarmerie placé en protection d’une mégabassine), procure à la lecture un goût étrange et amer. Il me semble que le combat écologique est bien mal parti et qu’à l‘aveuglement fanatique du gouvernement, qui néglige les enjeux écologiques au nom des enjeux économiques, s’oppose l’aveuglement fanatique – et parfois la bêtise - de militants qui amalgament, jusqu’au détournement, les luttes écologiques pour valoriser d’autres luttes qui paraissent leur tenir davantage à coeur. Plusieurs contributeurs, très majoritairement des femmes, se présentent avant tout comme des combattantes féministes et/ou LGBTQ et n’évoquent ainsi l’écologie que comme champ de bataille contre l’oppression capitaliste et/ou patriarcale et/ou coloniale et/ou phallocrate et/ou faciste et/ou industrielle – etc. Tout est mélangé pêle-mêle, sans recul et sans cohérence, dans un bric-à-brac d'idéologie altermondialiste vaguement complotiste, qui amalgame et confond tout :

[Virginie Maris] : L’écoféminisme n’est pas une théorie, pas un mouvement, pas une section dans un emboîtement de luttes. C’est une bannière bigarrée sous laquelle on peut tout aussi bien s’aimer nues dans l’humus que rédiger des traités de philosophie [(...)
pour dénoncer que(...)] la modernité s’est construite sur une détestation commune des femmes et de la nature, ce que Val Pumwood appelle la « logique du dualisme » : dominations croisées des humains sur la nature, des hommes sur les femmes, des Européens puis des Occidentaux sur les autres peuples, comme autant de facettes d’une même structure oppressive qui se soutiennent et se renforcent mutuellement.

[Françoise Verges] : Les inondations au Pakistan, le tremblement de terre en Turquie, la pandémie du covid-19 l’ont encore montré : les peuples du Sud global sont les premières victimes des intersections entre oppressions de race/classe/genre au cœur des crises climatiques et sanitaires. Et ce sont les femmes noires, autochtones, racialisées, les enfants, les non-valides, les trans, qui sont les plus touché.es. Les outils de surveillance et de répression – drones, murs, normalisation de la militarisation, politiques anti-réfugié.es – amplifient la banalisation de la mort des vies qui ne comptent pas, et l’Etat ne cesse d’élargir le champ de la criminalisation. En France, sous la république, l’Etat colonial persiste. L’extraordinaire mobilisation à Sainte-Soline et l’incroyable déploiement de forces armées et leur brutalité ne doivent pas nous faire oublier les meurtres de jeunes Noir.es et de jeunes Arabes, la violence coloniale dans l’espace public, les enfants noir.es et racisé.es forcé.es de se mettre à genoux par des gardes mobiles, la stigmatisation des femmes voilées, l’islamophobie, le racisme structurel, la chasse aux réfugié.es

[Kassim Niamanouch] : Combien sont-ils ceux qui organisent la misère économique et existentielle ? Ceux qui accaparent nos biens communs ? Ceux dont l'industrie dévaste et empoisonne la terre, l'eau et l'air ? Ceux qui gèrent, planifient et exploitent ? Combien sont-ils ceux qui jouissent du désastre ? Depuis longtemps déjà, ils nous ont déclaré la guerre. Guerre au vivant, guerre aux pauvres, guerre aux exilé.es, guerre contre toutes celles et ceux qui en raison de leur condition, de leur sexe, de leur couleur sont relégué.es au rang de subalternes.

[Virginie Despentes] : La réforme des retraites, la répression des manifestants à Sainte-Soline, l’opération Wuambushu à Mayotte – par des opérations répressives spectaculaires, l’Etat performe la terreur sur plusieurs fronts. Ce faisant, il s’adresse aux populations : aucune résistance ne sera tolérée. Mais il s’adresse avant tout aux investisseurs : « venez, nous faisons de la France votre territoire. » L’Etat apprend aux travailleurs à se taire et à obéir, aux journalistes à épouser le point de vue du patron, et crée un lumpenprolétariat sans papier, affamé et brisé (…)

[Martine Luterre] : Un spectre hante la classe politique française : la ZAD. (…) La ZAD dessine un dépassement d’un autre antagonisme stérile entre offensive et alternative. Elle fait ressurgir la possibilité de la Commune.

Cette « convergence des luttes » a le mérite d'agréger les colères et de simplifier les choses en supprimant les nuances mais la dénonciation des méfaits du capitalisme et de sa mondialisation n’est pertinente et efficace que si elle ne verse pas dans un préchi-précha idéologique qui fait fi de la complexité du monde. Certains textes, qui appellent à la révolution prolétarienne (parfois en parodiant presque les grands discours des théoriciens marxistes), à ressusciter la Commune, à s’opposer systématiquement à tout progrès technologique (en invoquant Ludd, ouvrier qui avait organisé la destruction de machines à tisser dans l’Angleterre pré-industrielle) ou à transposer la révolution zapatiste dans les campagnes françaises, prêteraient même à sourire s’ils n’étaient pas, au fond, révélateurs du dévoiement des mouvements écologiques. En fait, il apparaît clairement que, pour nombre de militants, la réflexion scientifique, le débat d’idées et l’écologie politique (celle des Verts, des Ecologistes, etc.) sont des impasses et que le combat écologique se résume à un rapport de force pour faire plier l’Etat, considéré comme un ennemi à abattre :

[Christophe Bonneuil] : Les Soulèvements de la Terre offrent ainsi un nouvel horizon à une vieille écologie gestionnaire qui n’a su, en trois décennies de participation gouvernementale, éviter le désastre ; à un monde agricole livré à la concentration industrielle par son syndicat dominant ; et au mouvement climat qui peut désormais passer de revendications abstraites à des luttes situées pour défendre des terres (en campagne comme en ville) et y stopper les entreprises écocidaires.

[Lena Lazare] : Au-delà de la nécessité d’ancrer nos luttes, s’il y a une chose que le mouvement climat a bien comprise en 2019, c’est que la voie institutionnelle est une impasse. C’est pourquoi le mouvement écologiste doit devenir une force de résistance capable de démonter elle-même la mégamachine responsable du ravage.

[Lotta Nouqui] : En 1975, le dynamitage de la pompe du circuit hydraulique de la centrale de Fessenheim alors en construction, mené entre autres par la pionnière écoféministe Françoise d'Eaubonne, marque l'irruption du sabotage dès les prémices du mouvement écologiste en France (...) il ouvre la voie à la pratique aussi populaire que malicieuse de l'écosabotage, dont les mille et une techniques seront synthétisées dix ans plus tard dans le fameux guide "Ecodefense".

Cette conception, dont je ne sais si les auteur.es (pour employer à mon tour l'écriture inclusive chère à la moitié des contributeurs) réalisent qu'elle donne du crédit à l'accusation d’éco-terrorisme avancée par le gouvernement pour justifier sa volonté de dissoudre le mouvement, est la négation même de la politique au sens de « gestion en vue du bien commun » puisqu’elle vise à imposer unilatéralement un point de vue considéré comme le seul juste et valable. On trouve même un texte (dont je ne citerai pas l’auteur) réussissant l’exploit de citer, presque dans la même phrase, Rosa Luxembourg et Carl Schmidt pour expliquer que la violence politique permet d'obtenir des résultats concrets ! Par ailleurs, au-delà de la nécessité d’une action militante pour s’opposer au gouvernement, la prise en compte des enjeux internationaux (qui dépassent la politique française), la crise du modèle agricole productiviste (qui conduit des agriculteurs au suicide), l’effondrement de la biodiversité (à commencer par l'hécatombe des insectes - cf "Et le monde devint silencieux" que j'ai présenté sur CL), la pollution massive des sols et des océans, et les effets du dérèglement climatique (qui seront terribles à horizon 2070/80), sont passés sous silence dans plusieurs textes, comme si la dimension écologique n'était pas le vrai sujet et importait moins que l'élan contestataire et la lutte en elle-même. En fait, plusieurs textes suscitent un sentiment de vacuité et, par leur mélange d’éloquence indignée et d’empilement de slogans éculés, ne semblent refléter que le besoin impérieux d’une cause donnant un sens à la vie : « je milite donc je suis. ».

Pourtant, l’impact écologique des activités humaines est un sujet majeur ; il mérite d’être traité sérieusement et non d’être un simple prétexte à exalter son opposition au « système du capitalisme patriarcal » et à ses thuriféraires. Je dois avouer que la contribution d’Alain Damasio, écrivain que j’aime, m’a fortement déçu par son poème aux formules enfantines et ses imprécations stériles, qui ne servent qu’à cristalliser les oppositions (notamment ce FNSEA devenu FN-SEA, avec la précision – au cas où le lecteur serait trop con pour comprendre un jeu de mot aussi subtil – que SEA était maintenant de trop dans l’appellation). Heureusement, quelques textes, individuels (comme ceux de Philippe Descola, de Florence Habets, d’Alessandro Pignocchi, de Marcel/Marcelle ou de Celia Izoard, très lucide sur l'impact des technologies du numérique) ou collectifs (comme ceux de Confédération Paysanne, Naturalistes des terres et Scientifiques en rébellion) démontrent aussi une véritable réflexion sur les causes, les conséquences et les dangers de la situation actuelle, ainsi que sur les alternatives possibles (même si certaines sont trop radicales pour être réalisables, comme par exemple l'arrêt d'urgence de la révolution numérique). Le texte de Philippe Descola, de loin l’un des textes les plus profonds et les mieux structurés, a sans doute intentionnellement été placé en tête du recueil, en guise d'introduction pour donner le ton mais, malheureusement, la qualité moyenne des autres contributions est nettement inférieure. Outre l’idéalisme et les amalgames irritants, j’ai aussi été gêné du manque de recul et d’auto-critique des acteurs du mouvement, qui se présentent systématiquement en victimes d’un système oppressif dont la violence policière les obligerait à trouver des voies de résistance. Autant je suis admiratif de ceux (militants ou artistes) qui prennent des risques pour résister au pouvoir en Russie ou en Chine, autant cette posture des militants français m'agace. A aucun moment, et notamment dans le texte d’Isabelle Cambourakis intitulé « violence et contre-violence » (sous-entendu implicite : la « non-violence » n’est plus possible), les militants de Sainte-Soline n’assument la violence exercée contre les gendarmes, et notamment les projectiles incendiaires jetés sur les véhicules sans souci des blessures – voire des morts – qu’ils auraient pu provoquer chez les occupants. Au contraire, cette violence est justifiée, dans ce texte et dans d’autres textes évoquant les minorités (interchangeables selon la sensibilité des auteurs : l’un évoquera les minorités « racialisées », un autre les « trans » et les « queer », un autre les « peuples indigènes », etc.), comme une réaction à la violence policière. Cette violence existe mais, là aussi, l'amalgame est la règle : ainsi, Isabelle Cambourakis s'approprie la pensée et les mots de Dom Helder Camara, évêque brésilien qui avait dans les années 50/60 dénoncé la violence de la junte militaire au Brésil, pour, dans une mise en parallèle assez choquante, accuser les forces de l'ordre françaises d'être au service de l'oppression impérialiste et capitaliste. « ACAB », « anti-militarisme », etc. ne figurent pas au sommaire mais ils transparaissent dans plus de la moitié des contributions, qui me semblent mettre en exergue la violence policière comme une excuse à leur propre violence, qui se trouve ainsi disculpée et légitimée comme moyen d’action. En fait, il ne fait aucun doute que cette violence militante contient en elle-même sa propre finalité car elle permet au militant de se sentir exister, de se sentir pleinement actif et impliqué dans une lutte où le débat est désormais inutile ou superflu… Plus grave à mes yeux, cette violence se retrouve implicitement cautionnée dans les textes collectifs de Confédération Paysanne et de Scientifiques en rébellion, qui appuient les Soulèvements de la Terre en raison de l’écho médiatique que leurs actions obtiennent. Cette situation illustre l’aveuglement de tous les acteurs, d’abord des militants eux-mêmes, qui se limitent à n'être qu'une force d’organisation d’actions de choc, mais aussi des média, qui ne laissent aucune place aux paroles raisonnées et privilégie le choc des images au poids des mots, et enfin du gouvernement, qui refuse le débat contradictoire et préfère visiblement fonder sa politique sur des rapports de force et des arguments juridiques.

Comment ne pas être inquiet de la dramatique indigence du débat ? Même dans ce recueil qui cherche à défendre la cause écologique, l’intelligence et la subtilité sont – sauf en de rares textes – étouffées par le vacarme des slogans militants et le manichéisme d’une lutte qui renvoie à un combat stérile et frontal entre partisans et opposants, où aucun terrain d'entente ne semble atteignable faute d’une vraie volonté d’échange et de concertation… Face à cette pseudo-pensée révolutionnaire qui n'est pas au niveau de la cause qu'elle défend et prétend incarner, qui simplifie tout à l'excès en amalgamant toutes les luttes "anti-" dans une contestation globale assez confuse, où tout est confondu, qui néglige la dimension internationale et européenne (jamais évoquée) des enjeux écologiques pour se focaliser sur des problématiques locales et territoriales, je me permets d'estimer regrettable qu’aucun philosophe ou poète (puisque la poésie est avant tout une manière d'être et de vivre un rapport au monde et aux hommes) n’ait contribué au recueil pour y porter témoignage. Certes, quelques poètes sont cités - et Alain Damasio s’y essaie - mais il me semble que, à l'exception notable de quelques textes, ce recueil n'est plein que de vacarme et cruellement vide de pensée écologique (aucun écologue ou éthologue ne figure parmi les signataires), de poésie (il n’y a, par exemple, qu’à comparer la plupart des textes avec ceux du récent « Retour à la parole sauvage » du poète martiniquais Monchoachi, à la fois d’une grande radicalité mais également d’une haute poésie), de politique (comme si l’écologie politique était totalement discréditée aux yeux des militants alors qu’elle a remporté des victoires) et de philosophie (il est désolant qu’aucun contributeur au recueil ne semble connaître « Le contrat naturel » de Michel Serres ou s’intéresser aux réflexions d’Edgar Morin ou à celles de Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant, dont la philosophie du « Tout-monde » est une philosophie de la complexité, profondément écologique et humaine, qui accomplit l’union du poétique et du politique).

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Les éditions

  • On ne dissout pas un soulèvement. 40 voix pour les Soulèvements de la Terre
    de Collectif,
    Seuil
    ISBN : 9782021547269 ; 11,50 € ; 09/06/2023 ; 192 p. ; Broché
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