Trahir et venger: Paradoxes des récits de transfuges de classe de Karine Abiven, Laélia Véron

Trahir et venger: Paradoxes des récits de transfuges de classe de Karine Abiven, Laélia Véron

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Critiques et histoire littéraire

Critiqué par Thaut, le 23 mai 2024 (Inscrit le 14 avril 2019, 30 ans)
La note : 10 étoiles
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Paradoxes de la figure contemporaine du transfuge de classe

S’il est une forme littéraire récente dont il est aujourd’hui difficile de ne pas avoir entendu parler, c’est bien le récit de transfuge de classe. Dans ce livre, Laélia Véron et Karine Abiven, toutes deux linguistes et stylisticiennes, soulignent les contradictions de ces récits et remettent en question les ambitions habituellement affichées de ce type de discours.

C’est que, dans le sillage d’Annie Ernaux, figure tutélaire du genre, l’auteur ou l’autrice transfuge de classe (c’est-à-dire qu’il a connu une mobilité sociale sensible, généralement ascendante) se donne généralement une mission : il s’agit de témoigner, de représenter un milieu populaire qui ne l’est habituellement pas dans en littérature ; il s’agit aussi de souligner la force des déterminismes sociaux, dans une perspective bourdieusienne plus ou moins assumée ; il s’agit enfin de « venger » ce monde dominé, en se faisant porte-parole des souffrances et des revendications de ce milieu, en forçant les dominants à voir et écouter les dominés.

Le récit de transfuge est donc profondément marqué par les recherches sociologiques dont il se fait l’écho ; mais c’est aussi, et avant tout, un récit de soi, où le transfuge raconte son passage d’un milieu à un autre, en analysant cette transition d’un point de vue intime et émotionnel. La perspective sociologique et collective de ces récits se double donc d’une perspective personnelle.

Ces récits de soi, comme le montrent les autrices à l’aide d’exemples littéraires nombreux et variés (en termes d’âge, de sexe ou encore d’orientation politique des écrivain.es), sont de plus fortement marqués les uns par les autres. Le récit de transfuge semble obéir à des lois narratives et comporter bon nombre de passages obligés ; on retrouve les mêmes recettes chez Azouz Begag, Annie Ernaux, Edouard Louis ou encore Didier Eribon : l’école ; le professeur ; l’expérience de la honte et de la violence symbolique, soit au sein d’une institution scolaire, soit dans le monde du travail ; la honte d’avoir eu honte ; la réconciliation avec la famille.

Il s’agit donc d’un discours fortement normé - ce qui ne veut pas dire que les auteurs mentent, mais simplement que le récit du transfuge se fait au passé, c’est une reconstruction a posteriori ; et que cette reconstruction s’inspire certes de l’expérience vécue, mais d’une expérience digérée et analysée au prisme de catégories déjà connues, à travers un cadre préétabli. L’intertextualité est d’ailleurs forte entre ces œuvres ; Louis cite par exemple Eribon, qui cite Ernaux.

Le succès des récits de transfuge est sans doute en partie dû à ce caractère composite, à la fois personnel et global ; mais selon les autrices, c’est aussi ce qui les rend paradoxaux, voire contradictoires.

En effet, comment concilier récit personnel de vie et perspective collective ? Que l’expérience vécue par un individu soit représentative de son milieu ou de sa classe dans toute son hétérogénéité est une idée très discutable en soi, surtout quand le parcours qui fait l’objet du récit est explicitement présenté comme exceptionnel. Il est à noter que certain.es écrivain.es choisissent cependant de faire le portrait d’un membre de leur famille plutôt que d’eux ou d’elles-mêmes, pour pallier ce déficit de légitimité.

On peut penser qu’il s’agirait moins de présenter son expérience comme représentative, que de proposer un regard observateur, une description de milieux populaires habituellement oubliés ou caricaturés (Karine Abiven et Laélia Véron proposent à ce titre une intéressante réflexion sur la difficulté à représenter en littérature les parlers populaires). Le ou la transfuge proposerait sur son monde d’origine un regard plus sincère et objectif que celui d’un observateur extérieur. Là encore cependant, des écueils se dessinent ; le ou la transfuge ne fait en effet plus partie de ce milieu. Le fossé qui s’est creusé entre lui ou elle et son monde d’origine provoque d’ailleurs un sentiment de déracinement douloureusement souligné dans de nombreux récits : on est alors fondé à se demander en quoi ce regard désormais éloigné serait plus objectif qu’un autre (ce qui n’empêche pas les écrivain.es d’essayer, comme en témoigne les recherches formelles menées par Annie Ernaux et ses successeur.es pour adopter une langue à même d’évoquer au mieux ce milieu d’origine ; le livre d’Abiven et Véron adopte une perspective critique envers les récits de transfuges mais pas envers leurs auteurs ou autrices). Cette question de la distance est d’autant plus importante qu’elle se double d’un retour vers le passé et donc d’une distance temporelle ; le ou la transfuge parle souvent d’un monde en voie de disparition, voire disparu (la classe ouvrière dont parle Eribon n’existe par exemple plus), remettant en question la pertinence même d’un témoignage.

Enfin, et c’est peut-être le plus important, il est difficile de concilier le caractère romanesque de ces récits avec leur ambition d’analyser et d’explorer les mécanismes sociaux. La perspective sociologique des récits de transfuge, si elle peut varier, notamment chez les écrivain.es classés à droite, consiste en général à montrer le poids des déterminismes sociaux sur le destin des individus et à remettre radicalement en cause le mythe méritocratique. Le métadiscours (c’est-à-dire le commentaire de son récit par l’auteur lui-même) est souvent très clair à ce sujet, d’Annie Ernaux à Kaoutar Harchi. Pourtant, les récits de transfuge font la part belle à un certain nombre d’invariants narratifs qui présentent l’auteur ou l’autrice, consciemment ou pas, comme de purs produits de la méritocratie et de l’école. La figure du transfuge n’est souvent pas si éloignée de celle du self-made man ou woman, avec tout ce que cette représentation a de valorisant : ambition, travail, volonté, courage… On comprend pourquoi cette figure est attirante, au point que beaucoup essaient de s’y rattacher coûte que coûte (les autrices donnent l’exemple du chanteur Chris/Redcar, fils de professeur d’université, qui se réclame pourtant de racines ouvrières).

Ainsi, le récit de transfuge apparaît profondément paradoxal ; comment peut-on illustrer les déterminisme sociaux en racontant la vie de quelqu’un qui y a échappé ? Même si dans les médias, les transfuges affirment souvent de manière explicite ne pas être représentatif du cas général, il reste tout à fait fréquent d’interpréter leurs récits comme des success stories – interprétations fréquentes car tout à fait permises par la lecture de ces récits. Leurs œuvres finiraient donc par défendre indirectement ce qu’elles prétendent attaquer, et par mettre de nouveau en avant la figure de l’ambitieux.se énergique et dynamique, prêt à tout pour réussir (Edouard Louis en est un bon exemple), ce qui est une figure libérale par excellence.

Les paradoxes relevés amènent les autrices du livre à espérer un renouvellement du récit de transfuge. Ceux et celles-ci sont bien souvent déjà conscient.es des limites politiques et sociologiques de leurs écrits, il ne reste plus qu’à mettre en œuvre cette refondation du genre.

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